L’Université du Citoyen à i.PEICC

Pour une nouvelle éducation politique

 

« Par delà le sentiment d’absurdité et d’impuissance que ne cesse de susciter un système social où les hommes ne sont pratiquement jamais en mesure d’inventer ensemble leur propre humanité (…) tout effort d’ordre culturel ne pourra plus que nous apparaître vain aussi longtemps qu’il ne se proposera pas d’être une entreprise de politisation (…) c’est-à-dire d’inventer sans relâche, à l’intention du « non-public », des occasions de se politiser, de se choisir librement… ».

Voilà ce que proclamaient les dirigeants des grands théâtres publics dans la déclaration de Villeurbanne, en mai 1968. Au centre de cette réflexion sur le déficit de démocratie culturelle était placé le concept de « non-public », autrement dit les « exclus de la culture ». Dans les décennies qui ont suivi, c’est le concept d’exclusion sociale qui est devenu central, accompagné de celui d’exclusion citoyenne.

A l’heure où le dialogue semble se rompre  inexorablement entre  une partie grandissante du peuple et ses représentants, il devient urgent pour la classe politique d’élargir l’accès de tous –en particulier les « sans-voix »- au processus démocratique. A partir des années 2000, la participation des habitants devient le mot d’ordre des politiques publiques en France. C’est dans ce contexte qu’en 1999 à  Montpellier, dans le quartier populaire de la Paillade,  l’équipe de Peuple et Culture (aujourd’hui iPEICC) militant pour l’accès de tous à la culture et à la citoyenneté, décide de mettre en place une « Université du Citoyen ».

 

L’initiative d’iPEICC Peuple et Culture à Montpellier

Pour cela, elle s’inspire directement de la démarche inventée quelques années auparavant dans les quartiers nord de Marseille par un éducateur, Jo  Ros, dans laquelle elle retrouve les valeurs  promues par Peuple et Culture :

  • Quelque soit son origine culturelle, sociale ou professionnelle, chaque citoyen est détenteur d’un savoir particulier et unique : celui de son expérience de la vie quotidienne.
  • Une politique publique ne saurait être efficace sans la prise en compte de cette « expertise d’usage » qui doit être complémentaire de l’expertise dite « savante » portée par les institutions.
  • Recueillir cette expertise populaire demande des qualités d’animation et une rigueur méthodologique : il s’agit d’être en capacité d’accueillir et de valoriser la parole de tous et notamment celle des personnes les plus éloignées de la vie publique et des dynamiques collectives.

L’intérêt de l’équipe montpelliéraine pour la démarche tient aussi au fait qu’elle propose de sortir du cadre d’une association locale, pour installer, à l’échelle d’un quartier, puis d’une ville, une dynamique commune qui fédère les trois grandes catégories d’acteurs des politiques locale que sont les habitants, les techniciens et les élus.

 

Le principe

La démarche repose sur trois enjeux fondamentaux :

  • passer d’une parole non construite  à une parole construite :

Chaque participant est invité à décrire sa situation personnelle et parallèlement, à s’informer sur le fonctionnement des institutions, les lois qui régissent notre société,  afin de mieux les connaître pour mieux les questionner. Il s’agit d’apprendre à  construire une argumentation,   en confrontant ces informations au regard de ce que nous vivons, de ce que nous trouvons injuste, de ce qui nous semble dysfonctionner dans l’action publique. L’enjeu est que chacun soit reconnu dans sa capacité à dresser un diagnostic issu de son expérience de la vie quotidienne et écouté ,au moment de formuler des propositions d’amélioration à une institution ou à  un élu.

  • Passer d’une parole individuelle à une parole collective :

 Il s’agit de s’exprimer dans l’intérêt général et non pas uniquement dans l’intérêt individuel :accepter les règles du débat, reconnaître les apports des autres, confronter son expérience à la leur. Car l’objectif est de parvenir  à construire une argumentation commune, à accepter le consensus, conscients qu’une parole collective aura toujours  plus de poids qu’une parole individuelle.

  • peser sur la décision publique :

Les institutions publiques sont invitées aux assemblées plénières afin d’écouter la restitution des travaux des habitants et de prendre en compte des propositions d’amélioration. Le plus souvent, il s’agit de petits aménagements, travaux à petite échelle, au niveau local. L’enjeu pour les animateurs de l’Université du Citoyen est d’assurer le suivi de ces engagements et d’assurer la mise en place d’ateliers de concertation à partir des engagements posés entre les habitants et les institutions représentées.

 

Le déroulement de l’université du Citoyen

Les thèmes de l’Université du Citoyen sont choisis en début d’année à partir des propositions formulées par les participants. Ils portent sur les différents aspects de la vie quotidienne qui questionnent les politiques publiques : le logement, l’emploi, la santé, l’éducation, les transports, la consommation, l’accès à la culture…

Chaque année, l’équipe d’iPEICC  mobilise une centaine de personne à Montpellier et une cinquantaine sur le territoire Sète/Frontignan autour d’un thème. A travers des associations, des centres de formations, des centres sociaux, dans lesquels des animateurs, formateurs, travailleurs sociaux sont  convaincus de la nécessité d’ouvrir ces espaces de parole à leurs publics, de provoquer  la  rencontre avec d’autres publics, puis avec les techniciens et les décideurs concernés.

Dans un premier temps, chaque partenaire organise en son sein des ateliers thématiques au cours desquels sont recueillis des témoignages, des expériences personnelles. Les animateurs de ces séances sont formés par l’équipe de Peuple et Culture à l’utilisation de méthodes actives qui mettent chacun en confiance vis-à-vis de sa parole, sans jugement sur la qualité de l’expression, toujours en encourageant l’expression, dans le respect et l’écoute et la convivialité.

Une fois posé un ensemble de constats issus de la vie quotidienne, les groupes partent à la recherche d’information sur les politiques publiques, interrogent les textes de loi, ou plus simplement le sens des mots. Il s’agit de prendre le temps d’identifier les différents aspects d’une situation, de repérer les points de blocage  d’analyser les causes et les conséquences sur la vie quotidienne. Un cheminement de la pensée qui élargit le champ de vision sur une situation, met chacun en capacité de formuler ensuite des questions, remarques, propositions, à la fois ciblées et d’intérêt général.

A l’issue de ces ateliers préparatoires étalés sur plusieurs mois, les différents groupes de participants sont réunis lors d’une journée plénière. C’est un temps fort dans la démarche de l’Université du Citoyen. Un temps convivial de rencontre entre les participants, habitants de différents quartiers, des différents milieux sociaux, tranches d’âges, statuts. C’est le temps de la mise en commun et de la confrontation des points de vue. C’est aussi le temps de choisir collectivement les questions et propositions à soumettre aux  experts et décideurs invités

 

Les effets sur les participants et sur le territoire

Les résultats en terme de prise en compte des attentes des citoyens sont variables selon l’avancée de la réflexion des habitants et dépendent de la qualité du dialogue installé avec les institutions –qui ne sont pas toujours disponibles au moment voulu pour la rencontre avec les habitants ou pas assez préparées. Le contexte le plus favorable reste celui où la démarche intervient à un moment où l’institution -et les personnes qui la représentent-sont  plus ouvertes à cette approche, voire en attente. Elle est le fait, le plus souvent,  de personnes qui, dans les services, les cabinets, sont sensibles à cette prise en compte de la parole d’usage et soucieux de dégager des marges de manœuvres aux citoyens « usagers » pour améliorer l’action publique.

Au regard de l’énergie déployée pour mobiliser et organiser le cursus annuel de l’Université du Citoyen, les résultats « visibles » sur le terrain peuvent sembler à première vue dérisoires. Ponctuellement, ce sont des petits  travaux qui sont actés, mis en œuvre et  suivis par de petits  groupes d’habitants :   ici un espace d’accueil dans un service public est réagencé, là des petits travaux de sécurisation  de la voie publique sont réalisés, dans un collège des parents organisent un espace d’accueil et d’information. Pour modestes qu’ils soient, ces résultats prennent une toute autre valeur aux yeux de participants qui n’auraient jamais pensé pouvoir interpeller une fois dans leur vie des représentants publics. Souvent, il s’agit pour eux d’une première occasion de prendre la parole dans l’espace public,  qui aura des répercussions sur le long terme dans leur vie. Combien de fois avons-nous entendu : « je n’avais jamais pris la parole en public avant », « c’est la première fois que je me sens une place », ou « cela me donne le courage d’écrire au maire », « je vais rejoindre une association », etc.

 

Les effets sur les techniciens

L’Université du Citoyen met en œuvre un esprit de parité sociale entre trois catégories d’acteurs : habitants, techniciens et décideurs La catégorie des « techniciens », qui  rassemble des professionnels d’institutions, d’associations, de services, qui souvent ont un rôle important dans la prise de décision,est peut être la plus importante. La première réaction après leur venue à l’Université du Citoyen est souvent la surprise : constater que des usagers ont une connaissance pointue d’un dossier, une maîtrise des termes techniques, une pertinence dans les questionnements. Leur passage par l’Université du Citoyen les amènent à légitimer la place des savoirs populaires dans l’amélioration de leurs pratiques professionnelles,voir de défendre cette approche auprès de leurs supérieurs hiérarchiques. L’objectif est atteint lorsque, par exemple,  des habitants sont invités comme experts à apporter une autre connaissance aux techniciens concernés. C’est ainsi que des participants à l’Université du Citoyen de Montpellier ont pu contribuer à des diagnostics locaux dans des collectivités, sont intervenus devant des parterres d’étudiants dans des écoles de travail social, d’urbanisme, d’architecture ou de beaux-arts.

Les étudiants, futurs animateurs, éducateurs ou  travailleurs sociaux, se frottant aux outils et enjeux de l’Education Populaire, réfléchissent à la place qu’ils seront prêts à donner (ou pas) aux dynamiques collectives dans l’exercice de leur profession ; en quoi ces dynamiques enrichiront leur pratique.

iPEICC a proposé, par exemple, depuis trois ans, de former des professionnels à l’enquête participative dans la rue .Des ateliers de rue (porteurs de parole, balades urbaines) sont organisés dans différents quartiers de la ville. A partir d’une question de société, ils déclenchent la rencontre avec des personnes que ne croisent jamais les professionnels dans leur espace d’intervention habituel, ce qui enrichit leur compréhension des situations sociales. Et sont surpris de voir à quel point les passants sont disposés à répondre et échanger sur des problématiques sociales, à partir du moment où ils sont invités et accueillis dans un espace de débat public, même situé dans la rue.

 

Conclusion

Aujourd’hui, bien que se soient diversifiées les formes de mobilisation citoyenne locales, « globales » ou encore « indignées », la grande majorité des citoyens reste silencieuse, depuis l’espace public jusqu’au bureau de vote.  L’essai de construction d’un nouveau rapport au politique, complémentaire à la démocratie représentative, n’a pas été  transformé. Les instances officielles de démocratie « participative » comités d’usagers, conseils de quartier ou de citoyens,  restent  peu investies par la population, au vu du  peu  d’autonomie et de pouvoir de décision qui y sont laissés aux citoyens pour faire jeu égal avec les élus  au moment des grandes décisions publiques.

La volonté des pouvoirs politiques de laisser une plus grande marge de manœuvre à la société civile, de construire avec la population un cadre ,des procédures et des modalités de prise de décision, reste complètement posée.

Une démarche telle que l’Université du Citoyen, n’a jamais semblée aussi  pertinente qu’aujourd’hui, tant il est nécessaire de recréer des espaces de dialogue entre les populations, de conscientisation à l’échelle d’un territoire, d’outillage à l’analyse de situations complexes, de libération de la parole dans un cadre à la fois rigoureux et convivial,  porteur d’émancipation individuel et de transformation sociale.